Un peu d'histoire : Jacques Gaffarel (1601-1681)

SIGONCE et GAFFAREL

par Emilienne Garcia

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SIGONCE

 

« Un cop èro un pchi vilajoun que li dien Siguonza » ainsi se serait exprimé Jacques Gaffarel, notre grand homme que nous honorons aujourd’hui. Le provençal était sa langue maternelle. Mais aujourd’hui au 21ème siècle c’est l’histoire de notre village mêlée à la vie de Jacques Gaffarel que je vais vous conter en bon français.

Il était une fois un joli petit village qui s’appelait Sigonce, quel joli nom peu commun qui vient de la vie des temps. Dans les vieux écrits, il se terminait pas un S, son origine espagnol n’est plus à discuter. Bien avant l’an mil, lors des invasions ibères, les occupants donnent à notre village le nom de SIGUONZA. C’est celui de leur ville située dans la nouvelle Castille près de Madrid. Sigonce est un très vieux village de près de 8 ou 9 siècles, un village mystérieux, avec une histoire extraordinaire qui a commencé peu après la fondation du monastère de Ganagobie en 939 (le Pape Etienne VIII en mentionne l’existence). Il n’a jamais été une abbaye. Tout commence en 1204 quand le comte de Forcalquier, Guillaume III fit don au Prieuré de Ganagobie des Seigneuries de Sigonce, Aris et Vallons. A partir de là, l’histoire de Sigonce se confond avec celle de Ganagobie jusqu’à la révolution de 1789.

 

Sigonce et le Prieuré de Ganagobie

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En l’an 950, l’évêque Jean de Sisteron fit construire avec sa fortune personnelle sur le plateau de Ganagobie qu’il possédait, le prieuré de Notre Dame du Puy de Ganagobie, et en fit don à la congrégation de Cluny qui au Moyen âge était très prospère dans toute l’Europe.

A partir de l’an 950 des moines bénédictins s’établissent à Ganagobie (au nombre de 12) avec à leur tête un prieur nommé par l’abbé de Cluny.

Saint Mayeul de Valensole (910-994) - à la tête de Cluny depuis un demi siècle - a-t-il influencé ce choix de Ganagobie comme monastère ? C’est une hypothèse… C’était un lieu historique très ancien et Saint Mayeul était apparenté à l’évêque Jean de Sisteron.

A cette époque le prieuré était très prospère grâce au travail des moines (agriculture, artisanat, taille de pierres) mais son rayonnement ne devait pas durer et il s’affaiblit au XVème.

En 1499, le Prieuré reste vacant. Le Prieur nouvellement nommé, Louis de Grolié s’impose par la force jusqu’à l’arrivée de son successeur : Pierre de Glandevès, qui nommé Prieur en 1502, fit par ailleurs rénover le château de Sigonce par Jean Chaudon (plâtrier à Sisteron) pour le prix de 925 florins.

Mi - XVIème siècle, le Prieuré passe sous la domination des Du Bousquet, une famille de forbans d’origine catalane – protestante – qui réussit grâce à la nomination en 1550 du fils ainé René comme Prieur de Ganagobie à faire  main basse sur les revenus.

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C’est à cette époque que commencent en Provence les guerres de Religion. Les protestants conquièrent le Prieuré de Ganagobie aidés par les du Bousquet qui les laissent entrer. Le frère de René, Esprit du Bousquet, s’empare par la force du château de Sigonce, propriété du Prieuré, et à la mort de René fit nommer son domestique Jean Gombert prieur de Ganagobie.

Le Prieur désigné par Cluny – Jean de Lussy – ne pouvant pas prendre son poste, fit appel à la justice et se rendant à Paris mais fut assassiné par des émissaires de Du Bousquet au Saut-du-Loup sur les bords de la Durance.

Ainsi pendant 88 ans la famille protestante des du Bousquet percevra les revenus et droits seigneuriaux du Prieuré de Ganagobie et acquierera pendant cette période des biens immenses évalués à la moitié de Sigonce.

Le dernier de Du Bousquet, Lambert, Prieur de Ganagobie, Seigneur de Sigonce, laisse une riche héritière – sa fille unique Gabrielle – qui va marquer l’histoire de notre village jusqu’à la révolution.

 

 

LE PLUS GRAND ORIENTALISTE DU XVIIème SIECLE

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Jacques Gaffarel arrive à Sigonce en 1638, qui était-il à cette époque ? – Déjà un personnage illustre et très connu : bibliothécaire de Richelieu depuis 1624, grand écrivain à scandales, théologien, orientaliste, savant et alchimiste.

Après avoir fréquenté les plus grands de ce monde, pourquoi Jacques Gaffarel est-il venu habiter à Sigonce ?

Quand et quelles sont les circonstances qui l’ont poussé à accepter le titre qu’on va lui proposer ?

 

Jacques Gaffarel : bibliothécaire de Richelieu

La paix au prieuré ne devait se faire qu’à l’arrivée de Jacques Gaffarel, nommé prieur de Ganagobie par l’abbé de Cluny en 1638. Ce dernier comme ses prédécesseurs ne pourra pas entrer en possession de son siège occupé indument par les du Bousquet. Il en appelle à la justice mais du Bousquet résiste par la force. Alors Gaffarel, plus diplomate, fit des concessions : il laisse à Lambert du Bousquet, tant qu’il vivra, son titre de seigneur de Sigonce et renonce aux droits de pèche et de chasse.

A la mort de Lambert du Bousquet (1660) Gaffarel prit enfin possession du château de Sigonce dont il fit sa résidence de prédilection jusqu’à sa mort le 1er novembre 1681.

Pour bien comprendre la vie et l’œuvre de cet homme célèbre, une question nous interpelle immédiatement : comment ce petit Bas-Alpin, né à Mane en 1601, est-il arrivé jusqu’au Cardinal de Richelieu ? Pour le savoir, parcourons ensemble le cursus de cet homme hors normes.

 

Jacques Gaffarel : sa vie

Né à Mane en 1601 dans une famille nombreuse, son grand père et son père étaient chirurgiens. Sa mère Lucrèce Bermond aimait le surnaturel et Jacques tient de sa mère son penchant pour les sciences occultes depuis son plus jeune âge. Il a grandi dans une famille nombreuse de 4 filles et 4 garçons ; c’était un enfant indiscipliné qui pourtant a dû se plier à une discipline austère.

Enfant prodige, très tôt il commence des études à Apt, puis à Valensole où il atteint le grade de docteur en théologie ; puis à Paris pour terminer ses études où il acquiert le grade de docteur en droit canon. De bonne heure il devient Prêtre.

Le brillant étudiant qui fréquente les milieux culturels a de nombreux amis écrivains (La Fontaine, Molière, Racine, Corneille)  ou savants (Peiresc d’Aix en Provence - conseiller au Parlement d’Aix- ou Pierre Gassendi de Digne). Il aurait même inspiré des fables à Jean de la Fontaine…Il est vite remarqué par Richelieu qui avait beaucoup d’affinité pour lui.

 

Jacques Gaffarel et Richelieu

Il entre tout de suite au service de Richelieu qui comme lui était un éminent bibliophile voire même bibliomane…Il était très écouté de Richelieu qui appréciait hautement sa vaste érudition. Il était aussi l’acheteur officiel du Cardinal pour l’Italie et l’Orient ; c’était un fin collectionneur de manuscrits rares. Ses voyages duraient parfois plusieurs années : Venise, Florence, Padoue, Rome, il séjourne en Italie de 1626 à1633. Il coupait ses longs séjours par quelques voyages à Paris ou en Provence. Au fil des années ce fut une immense bibliothèque qui avait été constituée avec de nombreux manuscrits hébreux, grecs, latins, arabes, français, italiens et espagnols.

Cette riche et immense collection a été la base de la Bibliothèque Royale qui est devenue plus tard la Bibliothèque Nationale qui existe aujourd’hui.

Ces deux esprits étaient semblables par leurs goûts, leurs pensées, leur philosophie, leur goût de l’alchimie ; Richelieu était aussi un fervent d’occultisme. Le Cardinal n’aurait pas été Richelieu, protecteur des arts et des lettres sans Gaffarel, son éminence grise et vice-versa.

 

Jacques Gaffarel : l’érudit, l’orientaliste.

Si de bonne heure il devint prêtre, la théologie semble n’avoir été pour lui qu’un complément à ses recherches orientales dont il connaissait les langues.

En effet, il avait appris l’hébreux, le syrien, l’arabe, le persan, la langue chaldéenne tout en maîtrisant parfaitement le latin, le grec, l’italien, l’espagnol, le français, le provençal.

Jacques Gaffarel était probablement le plus grand orientaliste du XVIIème siècle.

 

Jacques Gaffarel : Le savant, le philosophe.

Esprit très curieux, assoiffé de connaissances, il s’intéressait aussi bien aux fossiles de notre région, qu’à l’archéologie, l’alchimie ou l’astronomie.

Contemporain du dignois Pierre Gassendi (1592-1655), lui aussi savant ; de Galilée, le grand mathématicien et astronome (1564-1642) et de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, grand savant provençal, conseiller au parlement d’Aix (1580-1637), les trois hommes étaient amis et une immense correspondance s’était établie entre eux. Ils échangeaient leurs idées sur leurs ravaux.

 

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    Pierre Gassendi                     Nicolas-Claude de Peiresc                                   Galilée                                                         

 

Lorsque Galilée fut condamné par le tribunal de l’inquisition en 1634, Gaffarel et Gassendi le défendirent.

Les deux « Bas Alpins » Gassendi et Gaffarel étaient très proches, ils étaient du même coin. Dans leurs études, ils avaient fait un parcours semblable, ils étaient tous deux des scientifiques, prêtres –ce qui n’est pas toujours compatible avec la science – C’étaient deux provençaux qui avaient osé savoir : tous deux étaient docteurs en théologie et en droit canon à Paris.

C’étaient des philosophes humanistes. Ils ont tous deux écrit de nombreux ouvrages en latin…qui souvent sont tombés dans l’oubli.

 

 Jacques Gaffarel : l’écrivain

Les premiers ouvrages de Gaffarel paraissent avoir été des livres sur la magie qui furent violemment attaqués ; puis des ouvrages d’érudition, de traductions et commentaires.

Voici les plus connus parmi les nombreux ouvrages qu’il a écrits :

- en 1623 « Profonds mystères de la cabale divine » déchaînent l’orage…

 

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- puis en 1639 « Les curiosités inouïes » ouvrage étrange qui est vivement critiqué et censuré par les théologiens de la Sorbonne (établissement public d’enseignement supérieur et à l’époque tribunal ecclésiastique de la censure), bien que son auteur ait précisé dans sa préface « qu'il n'entend pas rejeter l'ordre des commandements établis par l'Église ». Gaffarel, prêtre, est accusé d’hérésie et condamné à faire des excuses. Bien que protégé de Richelieu, il le fait habilement dans une « Rétractation » dont le texte a été conservé. – les archives de Forcalquier disposent d’une édition de 1645 des « Curiosité » dédicacée par Mazarin, ministre de la régente Marie de Médicis puis de Louis XIV et successeur de Richelieu. Le livre traite des religions qu’il aurait voulu accorder entre elles, tout comme Richelieu.

Son titre original en latin est :

Regis christiassimi Questio Pacifica – Numorta in Religione

C’est un original imprimé, et non un manuscrit, puisque Gutenberg avait inventé l’imprimerie en 1455. Il provient de la bibliothèque de Léon de Berluc-Perussis de Forcalquier , grand félibre provençal.

Les vingt dernières années de sa vie, à partir de 1660, il se consacra presque uniquement à l’écriture ; c’est ici à Sigonce, dans le château central qui domine notre village qu’il écrit de nombreux ouvrages de grande envergure dont notamment :

« Le monde souterrain ou description historique et philosophique de tous les plus beaux antres et de toutes les plus belles grottes de la terre »

Ces derniers livres nous ne les connaîtrons pas car les manuscrits qu’il avait confiés à deux amis ont disparu…

Nous pouvons néanmoins juger de l’ampleur du travail réalisé grâce à deux publications annonçant l’œuvre par le menu.

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